« L’inflation alimentaire canadienne n’est pas une tempête passagère, mais une conséquence directe d’un système rigide incapable d’absorber des contrecoups. »
Les prix alimentaires au Canada ont augmenté de 6,2 % sur un an en décembre, avec une hausse de 5,0 % dans les épiceries et de 8,5 % dans les restaurants. L’inflation alimentaire au pays atteint ainsi son niveau le plus élevé depuis août 2023.
Selon les plus récentes données comparables à l’échelle internationale, le Canada se classe maintenant au premier rang du G7 pour l’inflation alimentaire. Les données parlent d’elles-mêmes : Canada, 6,2 % ; Japon, 6,1 % ; Royaume-Uni, 4,2 % ; États-Unis, seulement 3,1 %. L’Italie, la France et l’Allemagne affichent toutes des taux inférieurs à 3 %. Même si chaque pays calcule l’inflation alimentaire différemment, la comparaison demeure troublante.
Il reste difficile de comprendre pourquoi l’inflation alimentaire au Canada affiche un taux exactement deux fois plus élevé qu’aux États-Unis, alors même que Washington a adopté une approche agressive en matière de tarifs et de confrontation commerciale. Une telle stratégie aurait normalement dû exercer une pression inflationniste, surtout dans un secteur aux marges très minces. Si les tarifs constituaient la principale cause, les États-Unis devraient dominer ce triste classement.
Une partie de la hausse observée en décembre peut bien sûr s’expliquer par le congé de TPS, qui s’est appliqué pendant 17 jours en décembre 2024. Toutefois, ce congé a manifestement ouvert la porte à de l’opportunisme de prix, incitant certains commerçants à augmenter les prix alimentaires au détail et dans les restaurants pendant la période d’allègement fiscal. Le phénomène n’est pas nouveau, car en 2006 et en 2008, lorsque la TPS avait été réduite à deux reprises, l’inflation avait connu une hausse malgré la baisse de taxe. Jouer avec les taxes, surtout temporairement, c’est jouer avec le feu.
Du côté des épiceries, l’inflation de décembre a été principalement alimentée par la viande, le poisson, les légumes et les produits de base du garde-manger, comme le café.
Mais voici un autre hic. Ces hausses se produisent durant le deuxième mois de la soi-disant « période de gel », pendant laquelle les détaillants demandent aux fournisseurs de ne pas augmenter leurs prix. Le fait que les prix aient tout de même augmenté en dit long. Pourquoi ?
L’inflation alimentaire de janvier 2026, le mois en cours, devrait fort probablement surpasser celle de décembre. Rien de rassurant pour toute personne soucieuse du pouvoir d’achat des ménages, de la sécurité alimentaire ou de la compétitivité économique du pays. Autrement dit, les Canadiens ne sont pas au bout de leur peine.
Une partie de l’inflation alimentaire canadienne s’explique par des facteurs mondiaux, notamment la volatilité climatique, les coûts de l’énergie, les perturbations des chaînes d’approvisionnement. Mais l’autre partie est désormais d’origine politique. Lourdeur réglementaire, barrières au commerce interprovincial (incluant la gestion de l’offre), logistique inefficace, hausse des coûts de conformité, tarification du carbone intégrée à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et croissance économique anémique : tous ces facteurs se renforcent mutuellement. Il ne s’agit pas de secousses temporaires, mais de faiblesses structurelles.
Et ces problèmes ne datent pas d’hier. Ils ont réellement commencé vers 2008, lors de la crise financière. À ce moment-là, l’indice des prix alimentaires s’est découplé de l’indice des prix à la consommation de façon durable. Depuis, le pays n’a vraiment jamais récupéré. Comparativement à d’autres pays du G7, notre situation canadienne est particulière, car nous produisons abondamment de denrées alimentaires chez nous. Or, nos prix alimentaires augmentent généralement plus rapidement que les prix ailleurs au sein de notre économie, depuis bientôt 18 ans.

Autrement dit, la filière agroalimentaire canadienne démontre une incapacité d’absorber les chocs majeurs qui affectent les prix alimentaires, contrairement à ce que l’on observe ailleurs. Notre problème n’est donc pas temporaire.
Le Canada fait face à un problème profond d’inflation alimentaire, bien au-delà des facteurs conjoncturels comme la cupidité perçue des chaînes ou les changements climatiques. Tant que nous refuserons de le reconnaître clairement, rien de fondamental ne changera.
Hélas, l’inflation alimentaire n’est plus une tempête passagère. Elle lance un signal d’alarme et le Canada choisit, pour l’instant, de l’ignorer.
Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE
CO-HOST, The Food Professor Podcast

