Pourquoi un cessez-le-feu ne fera pas baisser votre facture d’épicerie

« Ce n’est pas seulement le prix du pétrole qui fait grimper votre facture d’épicerie — c’est aussi le chaos qui l’entoure. »

Lorsque la nouvelle est tombée selon laquelle l’administration de Donald Trump et l’Iran s’étaient entendus sur un cessez-le-feu de deux semaines, les marchés ont réagi instantanément. Les prix du pétrole ont chuté en quelques minutes, effaçant plusieurs jours de gains et déclenchant une vague d’optimisme.

Pour bien des consommateurs, le raisonnement semblait évident : une baisse du pétrole devrait entraîner une baisse des prix alimentaires.

Pas vraiment.

Ce qui influence réellement les prix des aliments, ce n’est pas la direction ponctuelle des marchés pétroliers — c’est leur volatilité. Et en ce moment, cette volatilité agit comme une taxe invisible sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement alimentaire.

Depuis le 7 janvier, alors que le brut West Texas Intermediate s’échangeait autour de 55 $ US le baril, les marchés pétroliers ont été secoués par des variations extrêmes. Les prix ont grimpé jusqu’à 116 $ cette semaine, alimentés par les tensions géopolitiques, certains anticipant même une envolée vers 200 $. Puis, presque instantanément, ils sont redescendus sous les 100 $ à la suite de l’annonce du cessez-le-feu.

À première vue, cette chute semble être une bonne nouvelle. En pratique, elle engendre une dynamique beaucoup plus complexe — et préoccupante — pour la distribution alimentaire.

Les systèmes logistiques alimentaires ne fonctionnent pas au jour le jour, en fonction des prix au comptant. Ils fonctionnent en fonction du risque.

Les entreprises de transport, responsables d’acheminer les denrées sur de longues distances, doivent anticiper les coûts futurs, et non réagir à des baisses temporaires. Lorsque les marchés deviennent imprévisibles, ces entreprises ajustent leurs tarifs en intégrant des primes de risque. Les surcharges carburant augmentent. Les contrats sont renégociés à la hausse. Les marges s’élargissent pour absorber l’incertitude.

C’est là un élément clé souvent ignoré dans les débats publics : des marchés pétroliers en dents de scie entraînent une hausse durable des coûts de distribution alimentaire, même lorsque les prix reculent à court terme.

Un transporteur qui négocie aujourd’hui ne base pas ses prix sur une chute temporaire sous les 100 $. Il les établit en fonction des récents sommets à 116 $ — et du risque bien réel de nouvelles hausses. Cette incertitude s’intègre dans la structure de coûts et se répercute inévitablement tout au long de la chaîne.

Au moment où les aliments arrivent en magasin, ces coûts ajustés au risque sont déjà intégrés.

Autrement dit, les consommateurs paient pour la volatilité, pas seulement pour le pétrole lui-même.

Au Canada, cette dynamique est désormais amplifiée par les politiques publiques. Depuis le 1er avril, le prix du carbone industriel fédéral est passé à 110 $ la tonne. Bien que la tarification carbone sur les carburants pour les consommateurs ait été retirée, le système industriel demeure en place. Pour les producteurs, les transformateurs et les distributeurs alimentaires, cela change tout.

Les activités énergivores — de la production d’engrais à la transformation, en passant par le transport — demeurent assujetties à la tarification du carbone.

Combinée à la volatilité des marchés pétroliers, cette réalité crée un effet cumulatif. Les entreprises doivent composer à la fois avec des coûts énergétiques imprévisibles et une charge carbone en hausse constante. La volatilité fixe un plancher; la tarification du carbone le relève.

Le Canada est particulièrement vulnérable. Son système alimentaire couvre de vastes distances et dépend fortement du transport. Lorsque les coûts du carburant deviennent instables, toute la chaîne — de la ferme à l’étagère — absorbe des coûts d’exploitation plus élevés.

À cela s’ajoute la rigidité des prix alimentaires. Les prix au détail augmentent rapidement lorsque les coûts montent, mais diminuent lentement — voire pas du tout — lorsque les coûts reculent. Les baisses temporaires du pétrole se traduisent rarement par des économies immédiates.

Il existe également un effet de décalage. Les chocs énergétiques mettent généralement de six à neuf mois à se refléter dans les prix alimentaires au détail. Ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés pétroliers n’apparaîtra pas immédiatement à la caisse — mais apparaîtra.

Le cessez-le-feu récent, bien que significatif sur le plan géopolitique, ne change donc pas cette trajectoire. Une pause temporaire ne réduit pas l’incertitude; elle la prolonge. Les marchés demeurent prudents, et les entreprises continuent de fixer leurs prix de manière défensive.

Pour la distribution alimentaire, cela signifie que des coûts élevés restent intégrés, peu importe les fluctuations à court terme du pétrole.

Trop souvent, le débat sur l’inflation alimentaire se concentre uniquement sur les marges des détaillants. Or, cette approche occulte les véritables moteurs structurels en amont : l’énergie, la logistique et l’instabilité mondiale.

Si les décideurs veulent réellement s’attaquer à l’abordabilité alimentaire, ils doivent regarder au-delà des tablettes d’épicerie. Les marchés de l’énergie — et de plus en plus, les politiques carbone — jouent un rôle fondamental dans la formation des prix alimentaires.

Le pétrole a peut-être chuté à l’annonce d’un cessez-le-feu, mais cela ne signifie pas que le répit est en route.

Dans l’économie alimentaire actuelle, ce n’est pas tant le prix du pétrole qui compte.

C’est l’imprévisibilité qui l’entoure.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast