Le panier d’épicerie à deux vitesses : chronique d’une classe moyenne qui disparaît

« On ne peut pas bâtir un système alimentaire innovant sur une classe moyenne qui s’effrite : sans elle, le marché se divise entre luxe et survie — et tout le monde y perd. »

Depuis deux ans, le débat public est obsédé par les prix : pourquoi l’épicerie coûte plus cher, pourquoi l’inflation persiste, pourquoi le soulagement tarde à venir pour tant de ménages. Mais on passe à côté de l’essentiel. L’économie canadienne prend de plus en plus la forme d’un « K », et cette transformation fragilise silencieusement l’abordabilité — et surtout la capacité d’innover — de notre système alimentaire.

Les données sont sans équivoque.

Au cours de la dernière décennie, la répartition des revenus au Canada a évolué de manière discrète, mais significative. Selon Statistique Canada, la part du revenu total détenue par les 20 % les plus riches est passée d’environ 40 % en 2015 à près de 43 % en 2025. À l’inverse, celle des 20 % les plus modestes a reculé, passant d’environ 5,6 % à moins de 5 %. Résultat : la classe moyenne — ce 60 % central qui a longtemps soutenu la demande — s’effrite.

Parallèlement, la croissance des revenus repose de plus en plus sur les actifs financiers plutôt que sur les salaires. Les ménages plus aisés bénéficient des rendements des marchés, tandis que ceux à plus faible revenu peinent à suivre la hausse du coût de la vie. La divergence est nette : certains progressent, d’autres stagnent, et la classe moyenne s’amenuise.

Les conséquences pour le secteur alimentaire sont majeures.

Une économie alimentaire saine repose sur une classe moyenne robuste. C’est elle qui expérimente, qui adopte de nouveaux produits, qui soutient les marques émergentes et qui permet à l’innovation de se diffuser. Lorsqu’elle s’affaiblit, le marché se fragmente.

C’est précisément ce que l’on observe aujourd’hui au Canada : l’émergence de deux économies alimentaires parallèles.

Au sommet, la demande demeure résiliente. Les produits premium — agneau, bœuf, homard, crabe — continuent de bien performer. Les ménages les plus aisés maintiennent leur pouvoir d’achat. À l’autre extrémité, les ménages compressent leurs dépenses de façon marquée, cherchant le maximum de calories par dollar, souvent au détriment de la qualité nutritionnelle et de la diversité alimentaire. Entre les deux, la classe moyenne — autrefois moteur de croissance — recule.

Cette bifurcation a plusieurs effets structurants.

D’abord, elle accentue la perception de l’inflation alimentaire. Les moyennes nationales masquent des réalités très différentes : les ménages à faible revenu consacrent une part beaucoup plus importante de leur budget à l’alimentation et subissent donc plus durement les hausses de prix.

Ensuite, elle contribue à rendre l’inflation plus persistante. Tant que les ménages plus aisés continuent de consommer sans contrainte majeure, la pression concurrentielle à la baisse sur les prix demeure limitée. À l’inverse, la demande pour les biens alimentaires essentiels chez les ménages plus modestes est peu élastique : ils doivent consommer, peu importe le prix. Ce double effet entretient la rigidité du système.

Enfin, l’innovation en souffre. Sans classe moyenne forte, les entreprises sont forcées de choisir : innover pour un segment haut de gamme ou comprimer les coûts pour rester accessibles. Les signaux sont déjà visibles. Les marques privées gagnent du terrain. Les détaillants deviennent plus prudents. Les marques intermédiaires — longtemps piliers des tablettes — perdent du terrain. Le système ne s’effondre pas, mais il devient moins dynamique, moins concurrentiel, et ultimement moins innovant.

Et pourtant, la réponse politique demeure largement axée sur la dépense : subventions, remises ponctuelles, mesures temporaires. On répète que la classe moyenne est plus forte que jamais. Les données racontent une autre histoire.

Il existe pourtant des leviers crédibles, et fiscalement responsables. La simplification réglementaire en est un. Mieux harmoniser les règles entre les juridictions, accélérer les processus d’approbation et réduire les dédoublements permettraient de diminuer les coûts de conformité et de favoriser l’innovation, sans alourdir les finances publiques.

Aucune de ces mesures n’est politiquement simple. Mais elles deviennent nécessaires.

Le véritable risque est de voir le système alimentaire canadien se fragmenter durablement : un marché haut de gamme pour ceux qui en ont les moyens, et un marché de subsistance pour les autres. Ce n’est pas seulement un enjeu économique. C’est un enjeu social.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast