« Les monopoles d’État n’échappent pas aux règles du commerce international. »
Le boycottage des vins, bières et spiritueux américains par plusieurs provinces canadiennes avait un objectif clair : répondre aux tarifs imposés par Washington. Sur le plan politique, le message portait fort. Sur le plan commercial, les conséquences commencent toutefois à se faire sentir.
Le dépôt du CANADA Act au Congrès américain cette semaine marque un tournant. Cette initiative législative demanderait au représentant américain au Commerce d’enquêter sur les provinces qui continuent d’exclure les produits alcoolisés américains de leurs réseaux de distribution. Si l’enquête concluait à une pratique commerciale discriminatoire, Washington pourrait envisager des mesures de rétorsion.
Il ne faudrait pas minimiser cette initiative. Les sociétés des alcools canadiennes sont plus que de simples détaillants. Elles constituent des monopoles gouvernementaux qui contrôlent l’accès au marché. Lorsqu’elles retirent volontairement les produits d’un pays, il devient difficile de soutenir qu’il s’agit uniquement d’une décision commerciale. Aux yeux de plusieurs acteurs américains, il s’agit d’une intervention de l’État susceptible de contrevenir aux accords commerciaux.
Le retrait des produits américains au Québec a entraîné des coûts importants pour la SAQ. Plus d’un million de bouteilles ont dû être retirées des tablettes et entreposées, immobilisant un inventaire évalué à plus de 27 millions de dollars. Les frais de stockage ont rapidement atteint des centaines de milliers de dollars. Devant le risque de détérioration de certains produits, Québec a finalement autorisé la liquidation d’une partie de cet inventaire, permettant de récupérer jusqu’à 8,6 millions de dollars, lesquels furent remis aux Banques alimentaires du Québec. Cette décision s’avérait sans doute la plus pragmatique, mais elle a démontré que le boycottage avait un coût.
Les producteurs américains, de leur côté, estiment avoir subi des pertes majeures. Les exportations de spiritueux vers le Canada auraient chuté de plus de 80 % depuis le début des mesures provinciales. Dans plusieurs États américains, cette situation exerce désormais une pression politique croissante sur les élus, qui réclament une réponse de Washington.
Le moment devient particulièrement délicat. Les relations commerciales entre le Canada et les États-Unis sont déjà fragilisées par les différends sur les tarifs, l’acier, l’aluminium et la révision prochaine de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Ajouter un nouveau conflit portant sur les monopoles provinciaux de l’alcool ne fera qu’alimenter les tensions.
Il faut également réfléchir au précédent que crée cette stratégie. Si des gouvernements utilisent leurs monopoles publics pour exclure des produits étrangers pour des raisons politiques, d’autres pays pourraient se voir tenter d’appliquer la même logique à l’égard des exportations canadiennes. Pour une économie comme la nôtre, largement dépendante du commerce international, ce serait un pari risqué.
Le boycottage de l’alcool américain a sans doute permis d’exprimer un mécontentement légitime. Mais les gestes symboliques ont parfois une durée de vie limitée, alors que leurs conséquences peuvent perdurer. Aujourd’hui, le risque n’est plus seulement commercial ; il devient diplomatique.
Le dépôt du CANADA Act ne signifie pas que des sanctions américaines sont imminentes. Toutefois, il envoie un message clair : Washington ne considère plus le retrait des produits américains comme un simple geste politique provincial, mais comme une pratique commerciale pouvant justifier une intervention fédérale.
Pour la révision de l’ACEUM, le Canada aurait tout intérêt à réduire les sources de friction plutôt qu’à en créer de nouvelles. Les marchés aiment la prévisibilité et les partenaires commerciaux aussi.
En fin de compte, la meilleure façon d’exprimer un désaccord commercial demeure peut-être la plus simple : laisser les consommateurs décider. Si les Canadiens souhaitent boycotter les produits américains, ils en ont parfaitement le droit. Mais lorsque l’État retire lui-même ces produits des tablettes, il transforme un choix individuel en décision gouvernementale, avec toutes les conséquences commerciales, diplomatiques et financières que cela peut entraîner.
Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE
CO-HOST, The Food Professor Podcast

