Moins d’estomacs à nourrir, autant de profits?

« Après le climat, la dépopulation deviendra le grand défi de l’agroalimentaire. »

Comment peut-on continuer à créer de la valeur en agroalimentaire lorsqu’il y a tout simplement moins de bouches à nourrir ? La question peut sembler théorique aujourd’hui, mais elle deviendra bien réelle au cours des prochaines décennies. Après les changements climatiques, la décroissance démographique pourrait bien représenter l’énorme défi auquel l’industrie agroalimentaire devra faire face.

Les récentes données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) montrent qu’en 2025, la population du Québec a légèrement diminué, une première baisse en près d’un demi-siècle. Estimée à environ 9,03 millions d’habitants au 1er janvier 2026, la population a reculé d’environ 9 600 personnes, principalement en raison d’une forte diminution du nombre de résidents non permanents, notamment les travailleurs étrangers temporaires, les étudiants internationaux et les demandeurs d’asile. L’ISQ souligne également que le vieillissement de la population se poursuit, les décès étant désormais plus nombreux que les naissances. À long terme, l’Institut prévoit une stabilisation de la population autour de 9,2 millions d’habitants, mais avec des écarts de croissance davantage marqués entre les régions du Québec.

Il ne s’agit pas seulement d’un phénomène québécois. Ce que l’on observe au Québec s’inscrit dans une tendance nationale. Après plusieurs années de forte croissance démographique alimentée principalement par l’immigration temporaire, la plupart des provinces canadiennes ont vu leur croissance ralentir, voire leur population diminuer en 2025.

À l’échelle mondiale, les récentes projections des Nations Unies indiquent que près de 70 pays et territoires devraient connaître une décroissance démographique d’ici le début des années 2030. Cette tendance touche particulièrement plusieurs économies avancées, notamment le Japon, la Chine, la Corée du Sud, l’Italie et plusieurs pays d’Europe de l’Est, où les taux de natalité demeurent bien en dessous du seuil de remplacement et où le vieillissement de la population s’accélère. À l’inverse, la croissance démographique mondiale sera plus concentrée en Afrique subsaharienne, qui représentera la majeure partie de l’augmentation de la population mondiale au cours des prochaines décennies. Cette redistribution démographique transformera les marchés du travail, les finances publiques, mais aussi les systèmes alimentaires et les chaînes d’approvisionnement partout dans le monde.

Pour un secteur qui a toujours misé sur l’augmentation des volumes, l’achalandage et la croissance démographique, apprendre à prospérer dans un contexte de décroissance ne sera pas simple. Il faudra revoir des modèles d’affaires qui reposent depuis des décennies sur une équation relativement simple : un nombre accru de consommateurs signifie plus de ventes. Demain, cette logique ne tiendra plus.

L’industrie agroalimentaire devra donc repenser sa proposition de valeur. Au lieu de vendre davantage de calories, elle devra créer davantage de valeur par calorie. La croissance passera moins par les volumes que par la qualité, la personnalisation, l’innovation et les services.

Cette quête de valeur pourra prendre plusieurs formes : des aliments à haute teneur en valeur nutritive, des produits répondant aux besoins des personnes âgées, des portions mieux adaptées aux ménages composés d’une ou deux personnes, des emballages réduisant le gaspillage alimentaire, des aliments fonctionnels favorisant le maintien de la santé, ainsi que des expériences culinaires pratiques et mieux adaptées aux nouveaux modes de vie.

Le profil du consommateur évoluera profondément. La population vieillira, davantage de personnes vivront seules, les ménages seront plus petits et plusieurs centres urbains connaîtront une croissance au ralenti, voire en déclin. Ces changements modifieront la demande alimentaire autant que les changements climatiques influencent déjà l’offre.

Les entreprises qui réussiront ne seront pas nécessairement celles qui produiront davantage, mais celles qui comprendront le mieux les besoins d’une clientèle en mutation. Elles devront investir davantage dans la recherche et le développement, la nutrition, les technologies alimentaires, la robotisation pour compenser la rareté de la main-d’œuvre, ainsi que dans l’exportation vers les marchés où la demande continuera de croître.

En somme, la décroissance démographique ne signifie pas nécessairement une décroissance économique. Mais elle obligera l’ensemble de la filière agroalimentaire à changer de paradigme. L’avenir appartiendra aux entreprises capables de créer une valeur ajoutée avec moins de consommateurs. Pour une industrie qui a longtemps mesuré son succès en tonnes produites et en volumes vendus, il s’agit probablement d’un changement stratégique sans précédent depuis l’industrialisation de notre système alimentaire.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast