Le Canada est-il en train de vendre son autonomie alimentaire aux étrangers ?

« En 2026, trois dollars sur quatre investis dans notre transformation alimentaire au pays proviennent de l’étranger. On devrait s’inquiéter. »

Les données sur l’emploi publiées la semaine dernière en ont surpris plus d’un. Le Canada a créé 75 100 emplois en juillet. Depuis l’arrivée au pouvoir de Mark Carney, en mars 2025, l’économie canadienne a ainsi ajouté environ 253 000 emplois. Du côté du PIB, le son de cloche résonne assez positivement, malgré tout le bruit généré par les frictions géopolitiques avec les États-Unis. Après une croissance réelle de 0,3 % en mai, l’estimation préliminaire indique une autre hausse de 0,2 % en juin. Cela porterait la croissance cumulative depuis mars 2025 à environ 1,6 %. Pas si mal, malgré les manchettes souvent inquiétantes.

Mais lorsqu’on creuse les données sur l’emploi, surtout dans le secteur manufacturier, on découvre une économie beaucoup plus fragile. Le secteur manufacturier canadien comptait environ 36 500 emplois de moins en juillet 2026 qu’en mars 2025, une baisse de près de 2 %. Autrement dit, l’économie crée des emplois, mais pas nécessairement là où le pays produit, transforme et exporte des biens. Une économie peut difficilement renforcer sa résilience industrielle si une part croissante de ses nouveaux emplois se trouve ailleurs que dans ses secteurs productifs.

Le portrait préoccupe davantage dans le secteur de la transformation alimentaire. Depuis mars 2025, le secteur canadien de la fabrication d’aliments a perdu environ 1 800 emplois salariés. On pourrait croire que cette diminution s’explique par des gains de productivité, davantage d’automatisation ou une production accrue avec moins de travailleurs. Malheureusement, les données ne démontrent pas cela. Depuis janvier 2025, le PIB réel de la fabrication alimentaire canadienne a chuté de 5,8 %. Ce qui représente un recul énorme en seulement seize mois.

Aux États-Unis, le scénario est sensiblement différent. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’emploi dans la fabrication alimentaire a légèrement diminué, mais la production industrielle réelle du secteur a progressé d’environ 0,4 %. Même si la hausse se veut modeste, il s’agit tout de même d’une hausse. Les transformateurs américains semblent donc produire davantage avec un peu moins de main-d’œuvre. Au Canada, l’emploi résiste relativement bon, mais la production s’effondre. C’est probablement le signal le plus préoccupant de tous.

Pour sécuriser l’approvisionnement alimentaire d’une province ou d’un pays, la transformation joue un rôle absolument crucial. Un secteur de la transformation robuste offre aux agriculteurs des acheteurs domestiques stables, réduit l’exposition aux fluctuations monétaires et limite certains risques liés aux tensions commerciales. Il permet également d’innover, de développer de nouveaux produits, de mieux valoriser les matières premières et de répondre plus rapidement à un marché de consommation qui change constamment.

Or, les données nous indiquent exactement le contraire. Notre secteur de la transformation alimentaire est malade. Le Canada manque cruellement d’entreprises agroalimentaires d’envergure capables de prendre de l’expansion, d’investir massivement et de concurrencer les multinationales. Pendant que notre production recule, nous abandonnons tranquillement une partie du contrôle de notre destinée agroalimentaire en laissant des entreprises étrangères effectuer une large part des investissements à notre place.

Sur papier, les annonces faites depuis le début de 2026 paraissent pourtant encourageantes. Parmi les 11 annonces recensées dans la transformation alimentaire, six provenaient d’entreprises sous contrôle canadien et cinq d’entreprises étrangères. Pas si mal, à première vue. Mais lorsqu’on suit l’argent, le portrait devient beaucoup moins reluisant.

Parmi les projets dont la valeur a été dévoilée au cours des six derniers mois, environ 780 millions de dollars, soit près de 76 % des sommes recensées, proviennent de multinationales étrangères comme Mars, Kraft Heinz et Cargill. Les entreprises sous contrôle canadien comptent pour environ 242,5 millions de dollars. En clair, près de trois dollars sur quatre investis dans ces projets dépendent de décisions prises à l’extérieur du pays.

Bien sûr, attirer des capitaux étrangers n’est pas une mauvaise chose en soi. Ces investissements modernisent nos usines, augmentent notre capacité de transformation et soutiennent des emplois. Mais il ne faut pas confondre investissement étranger et souveraineté alimentaire. Le Canada fournit souvent les matières premières, la main-d’œuvre, les infrastructures et même une partie des aides publiques, alors qu’une grande part des profits, de la propriété intellectuelle et du pouvoir décisionnel demeure ailleurs.

Dans une ère de protectionnisme grandissant, cette distinction devient encore plus importante. Lorsqu’un siège social étranger doit fermer une usine, annuler un projet ou consolider sa production, les installations canadiennes peuvent rapidement devenir des variables d’ajustement. Les pressions politiques et relationnelles ne s’exercent tout simplement pas de la même façon lorsque les décisions sont prises à Chicago, Minneapolis, Pittsburgh, Berlin ou Rotterdam plutôt qu’à Montréal, Toronto ou Saskatoon.

Une véritable stratégie industrielle agroalimentaire doit donc faire grandir des entreprises canadiennes capables de transformer ici, d’investir ici et, surtout, de conserver ici la richesse créée. Sinon, nous resterons un pays qui cultive les aliments pendant que d’autres possèdent les usines.

Mais soutenir nos transformateurs ne signifie pas uniquement financer de nouvelles chaînes de production. Il faut également bâtir de véritables écosystèmes d’ingrédients. Lorsqu’on parle de transformation alimentaire, on pense spontanément au pain, aux pâtes, aux sauces, aux confitures, aux produits laitiers ou aux viandes préparées. Pourtant, la fabrication de ces aliments dépend d’une multitude d’ingrédients fonctionnels et spécialisés. Amidons modifiés, isolats de protéines, enzymes, cultures bactériennes, levures, émulsifiants, stabilisants, pectine, lécithine, acide citrique, gommes de xanthane ou de guar, arômes, colorants, agents de conservation, mélanges de vitamines et de minéraux : une part importante de ces ingrédients ou de certaines formulations spécialisées provient de l’étranger. À cela s’ajoutent naturellement le cacao, plusieurs épices et d’autres matières premières qui ne peuvent être produites à grande échelle sous notre climat.

Il faut donc financer la mise à l’échelle, soutenir les capitaux patients, améliorer l’accès aux installations pilotes et favoriser l’émergence de fournisseurs canadiens d’ingrédients. Sans cet écosystème, même une usine canadienne dépend de fournisseurs étrangers pour fabriquer ses produits.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast