La flambée du diesel, avant votre facture d’épicerie

« Le diesel a déjà bondi. La chaîne alimentaire absorbe présentement le choc. L’épicerie sera vraisemblablement la prochaine étape. »

L’inflation alimentaire vient à peine de ralentir que le prochain choc se prépare déjà. Il ne se trouve ni dans les champs ni sur les tablettes, mais plutôt dans les réservoirs des tracteurs et des camions qui alimentent quotidiennement nos épiceries.

En août, le prix moyen du diesel dans 17 centres urbains canadiens atteignait environ 2,28 $ le litre, selon nos calculs fondés sur les données de Statistique Canada. À ce niveau, le carburant ne constitue plus une simple dépense d’exploitation, il devient un choc économique pour l’ensemble de la chaîne alimentaire.

Le consommateur ne le voit pas encore lorsqu’il passe à la caisse. Mais si l’histoire nous sert de guide, les prochains mois deviendront difficiles à l’épicerie.

On retrouve le diesel au cœur de presque toutes les étapes de notre système alimentaire. Il alimente les tracteurs, les moissonneuses et une partie de l’équipement agricole. Il permet de transporter les semences, les engrais, les animaux et les récoltes. Il fait ensuite rouler les camions entre les fermes, les usines, les entrepôts, les centres de distribution et les magasins.

Un même aliment peut donc subir plusieurs fois l’effet de la hausse du carburant avant d’arriver sur une tablette. Plus la chaîne d’approvisionnement est longue, plus la pression s’accumule.

 

Le choc n’est pas encore arrivé à la caisse

L’effet du diesel sur les prix alimentaires ne se reflète jamais de manière instantanée. Les producteurs, les transporteurs, les transformateurs et les distributeurs absorbent d’abord une partie du choc. Certains sont temporairement protégés par des contrats, d’autres réduisent leurs marges ou retardent leurs ajustements. Les stocks déjà constitués atténuent également les premiers effets.

Mais ces mécanismes ne font que gagner du temps; ils ne feront pas disparaître les coûts.

Après quelques semaines, les transporteurs appliquent leurs surcharges de carburant. Les contrats se renouvellent, les stocks sont remplacés et les fournisseurs soumettent de nouvelles listes de prix aux détaillants. Certaines entreprises augmentent leurs prix, d’autres réduisent leurs formats, diminuent leurs promotions ou rationalisent leur offre.

Le choc finit toujours par atteindre le consommateur.

Notre analyse démontre précisément l’évolution du diesel et de l’inflation alimentaire au Canada au cours des 30 dernières années.

Le graphique fait ressortir quatre épisodes : 2000, 2008, 2010 et 2021, durant lesquels une hausse marquée du prix du diesel a précédé une accélération de l’inflation alimentaire. Les relations les plus fortes apparaissent en 2008 et en 2021. Dans les deux cas, le diesel augmente d’abord, puis les prix à l’épicerie réagissent avec un certain décalage.

Les deux courbes ne se déplacent évidemment pas de façon parfaitement synchronisée. La transmission varie selon les contrats, les inventaires, les catégories de produits et la capacité des entreprises à absorber temporairement les coûts.

Une corrélation ne prouve pas non plus que le diesel représente la seule cause de l’inflation alimentaire. Les prix agricoles, les salaires, le taux de change, les emballages, les conditions météorologiques et les perturbations logistiques jouent également un rôle. Le diesel peut lui-même refléter un choc énergétique ou géopolitique plus large.

 

Quels aliments seront les plus touchés ?

Les produits frais, réfrigérés et congelés se verront particulièrement exposés. Ils exigent des livraisons fréquentes, une chaîne du froid continue et, souvent, plusieurs déplacements avant d’atteindre le consommateur.

Les fruits et légumes importés, les produits laitiers, les viandes, les produits de boulangerie et les aliments préparés pourraient donc subir davantage de pression. Les régions éloignées des grands centres de transformation et de distribution deviendront également plus vulnérables, puisque le transport représente une part importante du prix final.

Selon nos estimations, si le diesel demeure autour de son niveau actuel, il pourrait ajouter environ 0,6 point de pourcentage à l’inflation alimentaire au cours des six prochains mois. Il ne s’agit pas d’une hausse uniforme de tous les aliments, mais d’une pression additionnelle sur la trajectoire générale des prix.

Les premiers effets pourraient apparaître dès la mi-octobre, avant de devenir plus visibles pendant l’hiver. Les consommateurs pourraient alors constater non seulement des prix plus élevés, mais aussi des promotions moins généreuses, des formats réduits et moins de choix dans certaines catégories.

 

Ottawa dispose encore d’une courte fenêtre

Ottawa a prolongé jusqu’au 31 janvier 2027 la suspension de la taxe fédérale d’accise de quatre cents le litre sur le diesel. La moitié de la taxe doit revenir en février et en mars, puis son plein montant le 1er avril.

Le geste a son utilité, mais il demeure insuffisant. Lorsque le diesel se vend autour de 2,28 $ le litre, une économie de quatre cents représente moins de 2 % du prix payé. Cette mesure atténue légèrement le choc sans changer fondamentalement la situation.

Le gouvernement devrait d’abord maintenir la suspension complète de la taxe d’accise aussi longtemps que le diesel demeure exceptionnellement cher. Son rétablissement au début de 2027 risque de survenir précisément au moment où les entreprises alimentaires auront épuisé leur capacité d’absorber les coûts.

Ottawa pourrait ensuite instaurer un crédit temporaire ciblé pour les agriculteurs, les transformateurs et les transporteurs alimentaires les plus exposés. L’aide devrait être liée à l’augmentation réelle des coûts, comporter une date d’expiration et viser prioritairement les petites entreprises ainsi que les régions éloignées. Il ne s’agirait pas de subventionner indéfiniment le diesel, mais d’empêcher un choc temporaire de provoquer des augmentations permanentes.

Le gouvernement devrait également prévoir un mécanisme exceptionnel permettant de limiter temporairement les coûts réglementaires supplémentaires liés au Règlement sur les combustibles propres lorsqu’un choc mondial fait exploser le prix du diesel. Les objectifs environnementaux peuvent être maintenus sans imposer toutes les pressions simultanément à la chaîne alimentaire.

Enfin, le Canada doit améliorer la transparence sur les stocks de diesel, les capacités de raffinage, les marges régionales et les surcharges de transport. Ottawa devrait publier ces données régulièrement et élaborer avec les provinces un véritable plan d’urgence pour les distillats essentiels.

Aucune de ces mesures n’empêchera complètement les prix alimentaires d’augmenter. Elles pourraient toutefois réduire l’ampleur du choc et éviter qu’il se prolonge inutilement. Le passé ne permet jamais de prédire parfaitement l’avenir, mais il permet de reconnaître les signaux d’alarme.

Le diesel a déjà bondi. La chaîne alimentaire absorbe présentement le choc. L’épicerie sera vraisemblablement la prochaine étape.

Ottawa dispose encore d’une courte fenêtre pour agir avant que la facture ne se rende jusqu’aux consommateurs.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast