« En misant sur l’Inde, la multinationale canadienne McCain démontre la manière de transformer son ambition en influence mondiale. »
Une récente nouvelle est passée presque inaperçue dans les médias la semaine dernière : l’annonce d’une acquisition faite par McCain en Inde.
McCain, un fleuron canadien de l’agroalimentaire, a annoncé une entente pour acquérir les activités de transformation de pommes de terre surgelées de Falcon Agrifriz Foods, au Gujarat. La transaction comprend une usine moderne et automatisée, une équipe de plus de 450 employés et des relations avec plus de 1 000 producteurs agricoles. Elle s’ajoute à un agrandissement de 135 millions de dollars canadiens récemment achevé dans les installations existantes de McCain dans cet État indien. Voilà un engagement concret envers un marché à fort potentiel.
Les produits de McCain se vendent dans plus de 160 pays, et l’entreprise exploite 49 installations de production sur six continents. Selon ses propres données, elle produit une frite sur quatre parmi toutes les frites surgelées fabriquées dans le monde. Il faut prendre un instant pour mesurer l’ampleur ce que cela représente pour une entreprise née à Florenceville, au Nouveau-Brunswick.
L’une de ses grandes forces demeure sa relation avec l’agriculture. McCain a compris depuis longtemps que la qualité de ses produits et la solidité de ses approvisionnements reposent sur les liens qu’elle entretient avec les producteurs. Une usine performante commence aussi dans les champs.
L’entreprise sait également qu’elle ne peut relever seule tous les défis qui se présentent à elle. Changements climatiques, coûts de l’énergie, fluctuations monétaires, évolution des habitudes alimentaires : la liste s’allonge. Les partenariats deviennent essentiels pour innover et répartir les risques.
Ses investissements dans GoodLeaf en témoignent. Cette entreprise d’agriculture verticale en environnement contrôlé exploite des installations au Québec, en Ontario et en Alberta pour approvisionner le marché canadien en verdures fraîches. McCain investit ainsi dans des façons de produire qui dépassent largement son métier historique de transformateur de pommes de terre.
Une autre force de McCain réside dans sa capacité à rapprocher la transformation des marchés qu’elle dessert. Son expansion en Inde suit cette logique : développer des approvisionnements locaux, transformer sur place et grandir avec sa clientèle. L’influence internationale se construit aussi de cette façon.
Avec près de 1,5 milliard d’habitants, l’Inde représente un marché incontournable. Le rapprochement commercial entre Ottawa et New Delhi est donc une excellente nouvelle. Les négociations en vue d’un accord de partenariat économique global offrent enfin une perspective plus ambitieuse à cette relation.
Notre secteur agroalimentaire offre un potentiel considérable. Le Canada possède des compétences en génétique, en sciences animales et végétales, ainsi qu’en recherche agricole. Il dispose aussi d’engrais et de légumineuses qui peuvent répondre aux besoins du marché indien. Encore faut-il transformer cette complémentarité en occasions d’affaires durables.
Sous Justin Trudeau, la détérioration des relations diplomatiques avait sérieusement compliqué le dialogue entre les deux pays. On accueille le changement de climat politique avec soulagement. Il serait toutefois hasardeux d’attribuer cette acquisition uniquement au rapprochement diplomatique : McCain investit en Inde depuis près de trois décennies. Son succès repose d’abord sur une stratégie industrielle de longue haleine.
On se demande souvent comment le Canada pourrait exercer davantage d’influence dans le secteur agroalimentaire mondial. McCain offre une partie de la réponse : investir, bâtir des relations avec les producteurs, développer des capacités de transformation et comprendre les marchés.
Le plus récent rapport de MNP, fondé sur les travaux du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie, situe le Canada au septième rang parmi les économies du G20 évaluées. Bien qu’encourageant, notre potentiel demeure freiné par des lacunes en matière de commercialisation, de capacité de transformation et d’adoption des technologies numériques selon ce que souligne le rapport.
C’est précisément là que le bât blesse. Nous avons les ressources, les connaissances et les producteurs, mais nous devons maintenant créer davantage de valeur à partir de ce que nous produisons.
La faiblesse du dollar canadien illustre bien notre dilemme. Elle peut soutenir les exportations et rendre nos actifs attrayants pour les acheteurs étrangers, mais en revanche, elle renchérit les équipements importés nécessaires à la modernisation des usines. Pour les entreprises qui souhaitent investir dans l’automatisation et la robotique, la facture devient plus lourde.
L’intelligence artificielle s’intègre progressivement à la transformation alimentaire, mais son adoption demeure un chantier. Notre secteur compte de nombreuses entreprises familiales, ancrées dans leur communauté et fortes d’un savoir-faire transmis sur plusieurs générations. Mais la philosophie du « pourquoi changer ce qui fonctionne encore ? » peut aussi devenir un frein lorsque les concurrents, eux, accélèrent.
On a de la besogne à abattre ! Nous avons cependant au Canada des entreprises comme McCain dont les stratégies méritent d’être étudiées et comprises. Son expansion en Inde nous rappelle que l’influence agroalimentaire se construit avec des usines, des producteurs, des technologies et des clients. Le Canada aurait tout intérêt à s’en inspirer.
Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE
CO-HOST, The Food Professor Podcast

