Climat : et si les pires scénarios étaient exagérés?

« La science change constamment; elle évolue avec les données et les découvertes. L’ONU vient d’ailleurs de le reconnaître au sujet de la fameuse crise climatique. À un moment donné, il faudra bien que nos politiques environnementales reflètent ce que la science nous dicte aujourd’hui. »

 

Depuis des années, on nous répète que des scénarios climatiques catastrophiques justifient à peu près toutes les politiques mises en place au nom de la réduction des émissions. Ce motif a d’ailleurs largement motivé l’Accord de Paris et plusieurs politiques publiques adoptées depuis. Dans le secteur agroalimentaire, cela se traduit par une hausse des coûts à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement. Même si Ottawa hésite toujours à le reconnaître ouvertement, la tarification carbone industrielle continue d’augmenter, dans un environnement politique qui s’éloigne toujours davantage de l’abordabilité, de la productivité et de la compétitivité.

Or, le discours scientifique commence tranquillement à évoluer discrètement, mais de façon importante. Et curieusement, très peu de médias canadiens le soulignent. Malheureusement, plusieurs semblent s’intéresser aux changements climatiques uniquement lorsque cela nourrit un sentiment d’urgence ou de panique climatique… un modus operandi plutôt étrange.

Un récent article publié dans Geoscientific Model Development, lié à la prochaine génération de modèles climatiques soutenus par l’ONU pour le cycle d’évaluation du GIEC à venir, suggère que certains scénarios de réchauffement extrême utilisés depuis des années sont désormais jugés moins probables. Le fameux scénario SSP5-8.5, souvent présenté comme un scénario de type « business as usual », reposait sur des hypothèses de croissance massive du charbon, d’une dépendance exceptionnelle aux énergies fossiles et de trajectoires d’émissions toujours plus éloignées des réalités économiques et technologiques actuelles.

En termes simples, plusieurs grands scientifiques du climat reconnaissent maintenant qu’il devient peu probable que l’humanité suive la trajectoire catastrophique qui a dominé le discours climatique de la dernière décennie.

Cela ne devrait surprendre personne qui comprend comment fonctionne réellement la science. La science n’est jamais « réglée une fois pour toutes ». Elle évolue avec les nouvelles données. Les modèles s’améliorent, les hypothèses se voient remises en question, et les évaluations de risques changent avec le temps. Il ne s’agit pas d’une faiblesse de la science, car c’est précisément sa force.

Même après qu’Ottawa ait essentiellement réduit à zéro la taxe carbone sur les carburants pour les consommateurs en 2025, le système de tarification carbone industrielle reste entièrement en place et atteint maintenant 110 $ la tonne cette année. Ces coûts continuent de se répercuter partout dans l’économie alimentaire : production d’engrais, transport, réfrigération, transformation, emballage, serres, séchage des grains et logistique de la chaîne du froid. Possiblement que, dans le cadre d’une entente élargie avec l’Alberta annoncée la semaine dernière, la taxe carbone industrielle serait gelée pour n’atteindre 130 $ qu’en 2040 plutôt qu’en 2030. Mais il faudra attendre de voir ce qui sera réellement mis en œuvre.

De par leur nature, les systèmes alimentaires sont extrêmement énergivores. Le secteur agroalimentaire canadien évolue dans un marché mondial. Lorsque nos coûts augmentent plus rapidement que ceux de nos concurrents américains ou internationaux, les investissements se déplacent, les capacités de transformation s’érodent et la production locale devient moins concurrentielle. À long terme, cela signifie davantage d’importations, une souveraineté alimentaire affaiblie et, ultimement, des coûts structurels plus élevés pour les consommateurs.

Évidemment, rien de tout cela ne signifie que les changements climatiques doivent être ignorés ou minimisés. L’agriculture reste toujours vulnérable aux risques environnementaux : sécheresses, inondations, volatilité météorologique et changements dans les conditions de culture. Les producteurs canadiens y sont familiers.

Toutefois, la façon dont nos gouvernements réagissent doit changer. Les politiques publiques devraient reposer sur des évaluations équilibrées et fondées sur les données probantes, et non de rester prisonnières de scénarios extrêmes que plusieurs scientifiques réévaluent eux-mêmes aujourd’hui.

Le Canada a besoin d’une politique agroalimentaire plus pragmatique, une approche davantage axée sur la résilience et la compétitivité du système que sur l’ajout continuel de coûts. Cela signifie améliorer les réseaux de transport, développer les infrastructures d’eau et d’irrigation, accélérer l’adoption de l’agriculture de précision, investir dans la génétique végétale et l’innovation, renforcer notre capacité nationale de transformation et augmenter l’efficacité et la productivité de l’ensemble de la chaîne alimentaire.

L’innovation réduit les émissions. L’efficacité réduit le gaspillage. La productivité renforce la sécurité alimentaire. Punir la production locale n’atteint aucun de ces objectifs.

Le véritable danger aujourd’hui ne réside pas dans le scepticisme climatique, mais plutôt dans la rigidité des politiques environnementales. Une grande partie du cadre climatique canadien repose sur des hypothèses que certains scientifiques réévaluent désormais. Toutefois, remettre ces hypothèses en question devient politiquement délicat après des années pendant lesquelles les pires scénarios ont souvent été présentés comme des certitudes plutôt que des possibilités.

Le résultat présente un écart grandissant entre les réalités économiques et les décisions politiques.

Au lieu de sombrer dans les accusations automatiques de climatoscepticisme, nous avons besoin d’une approche plus équilibrée et pragmatique en matière de politique climatique. Particulièrement en agroalimentaire, nous avons besoin d’une approche qui concilie les objectifs environnementaux avec l’abordabilité, la compétitivité et la sécurité alimentaire. Un pays ne peut pas prétendre défendre la durabilité tout en rendant l’alimentation moins abordable, en affaiblissant sa production nationale et en fragilisant ses propres chaînes d’approvisionnement.

Suivre la science sur les changements climatiques devrait aller dans les deux sens.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast