Le changement d’heure bouleversera-t-il nos assiettes ?

« Les horloges organisent les marchés, et l’alimentation est sans doute l’un des marchés les plus sensibles au temps. »

Les États-Unis tentent encore une fois de mettre fin au rituel du changement d’heure deux fois par année. La Chambre des représentants a adopté un projet de loi la semaine dernière visant à rendre l’heure avancée permanente. Il appartient maintenant au Sénat américain de décider si les Américains resteront à l’heure d’été toute l’année.

Ce qui ressemble à un simple ajustement de l’horloge pourrait avoir des conséquences allant bien au-delà de nos habitudes de sommeil. Cette décision modifierait le moment, le lieu et la façon dont les consommateurs achètent et consomment leurs aliments. Et oui, notre alimentation pourrait changer.

Le pays est d’ailleurs déjà engagé dans une transition fragmentée. La Saskatchewan, le Yukon, la Colombie-Britannique et l’Alberta ont tous abandonné le changement d’heure. La Saskatchewan conserve essentiellement la même heure toute l’année depuis 1966, tandis que les trois autres administrations n’ont renoncé à ce rituel que récemment. Les Territoires du Nord-Ouest ont également annoncé qu’ils cesseraient de changer l’heure. Le Manitoba et le Nunavut évaluent maintenant leurs options, après que l’Alberta et la Colombie-Britannique eurent confirmé que le passage à l’heure avancée effectué en mars serait leur dernier changement d’heure. Le Canada risque donc de se retrouver avec une véritable mosaïque de fuseaux et de régimes horaires.

L’Ontario attend ce moment depuis longtemps. En 2020, la province a adopté une loi permettant le passage permanent à l’heure avancée, mais sa mise en application demeure conditionnelle à une coordination avec le Québec et l’État de New York, une prudence justifiée. L’économie alimentaire ontarienne est profondément intégrée à celles de ces deux territoires. Les camions transportant des fruits et légumes, de la viande et des aliments transformés franchissent les frontières en fonction d’horaires de livraison très précis. Entrepôts, usines de transformation, épiceries et restaurants fonctionnent selon des calendriers étroitement synchronisés. Une heure de décalage semble anodine, mais dans une chaîne d’approvisionnement de produits périssables, les petites complications s’accumulent rapidement.

Si Washington adopte finalement l’heure avancée permanente, les pressions politiques sur l’Ontario et le Québec pour qu’ils emboîtent le pas s’intensifieront. Les conséquences immédiates pour les chaînes d’approvisionnement devraient demeurer gérables si les principales administrations agissent de concert. La véritable question reste à savoir comment une heure supplémentaire de clarté en soirée, durant l’hiver, influencerait la consommation alimentaire.

Les gens ne mangeraient pas nécessairement davantage. En revanche, ils changeraient possiblement le moment et le lieu de leurs repas. Des soirées plus lumineuses encouragent les consommateurs à rester dehors, à magasiner après le travail et à participer à davantage d’activités de loisir. Cela créerait des occasions pour les restaurants, les cafés, les comptoirs de plats à emporter, les dépanneurs et les quartiers de divertissement. Une partie des dépenses alimentaires actuellement effectuées dans les épiceries passerait possiblement vers la restauration. La demande totale changerait probablement très peu, mais sa destination commerciale se verrait profondément modifiée.

L’heure des repas se modulerait également. Si les gens demeurent actifs plus tard, le souper se verrait repoussé et le grignotage en soirée deviendrait davantage fréquent. Des chercheurs ont déjà constaté que le passage à l’heure avancée au printemps peut temporairement accroître la consommation de collations emballées, vraisemblablement parce que le manque de sommeil et la perturbation des habitudes influencent la maîtrise de soi.

Éliminer le changement d’heure ferait disparaître cette perturbation bisannuelle. Toutefois, l’heure avancée permanente poserait un autre défi : des matins d’hiver plus sombres et un décalage durable entre les horaires sociaux et la lumière naturelle. Les conséquences à long terme sur l’alimentation demeurent incertaines. Ainsi, il faut accueillir avec prudence les affirmations selon lesquelles l’heure avancée permanente améliorerait automatiquement la santé publique.

Il y a ensuite l’agriculture, un secteur autour duquel persiste l’un des mythes très tenaces concernant le changement d’heure. Ce système n’a pas été créé pour les agriculteurs. Il a surtout été promu en temps de guerre comme mesure d’économie d’énergie. Les agriculteurs figuraient souvent parmi ses farouches opposants, puisque les cultures, les animaux et les conditions météorologiques ne reconnaissent pas les horloges gouvernementales.

Les vaches ne modifient pas leur rythme biologique parce que les législateurs avancent les aiguilles d’une heure. La rosée ne disparaît pas plus tôt simplement parce qu’une loi prétend qu’il est plus tard. L’agriculture suit la lumière du soleil ; la chaîne alimentaire moderne, elle, suit des horaires.

Cette distinction demeure importante. Les fermes d’aujourd’hui sont reliées à des transformateurs, à des services de collecte du lait, à des transporteurs d’animaux, à des centres de distribution et à des quarts de travail régis par l’heure officielle. L’heure avancée permanente ne créerait pas une heure supplémentaire de soleil et n’améliorerait pas les rendements agricoles. Elle ne ferait que renommer une heure existante en transférant une heure de clarté utile du matin vers le soir. Pour les exploitations agricoles qui commencent leurs activités avant le lever du soleil, les matins d’hiver deviendraient plus sombres. Le fardeau serait donc opérationnel, et non biologique.

Pour les consommateurs, les gagnants les plus visibles pourraient être les restaurants et les autres entreprises qui profitent de l’activité en soirée. Pour les détaillants en alimentation, les effets seraient partagés : davantage de magasinage après le travail, mais aussi une concurrence potentiellement accrue de la restauration. Pour les chaînes d’approvisionnement, tout dépendrait de la coordination. Si l’Ontario agit de concert avec le Québec et l’État de New York, il s’agira d’un ajustement. Si l’Ontario agit seul, il créera une complication logistique parfaitement évitable.

Changer l’heure ne modifiera pas la quantité de lumière naturelle, ne réglera pas l’inflation alimentaire et ne transformera pas la productivité agricole. Mais les horloges organisent les marchés, et l’alimentation est sans doute le marché le plus sensible au temps.

L’heure avancée permanente redistribuerait subtilement les dépenses alimentaires, modifierait l’horaire des repas et redéfinirait la demande en soirée. Avant de réduire ce débat à une simple question de commodité, les gouvernements devraient reconnaître que même le temps possède sa propre chaîne d’approvisionnement.

Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE

CO-HOST, The Food Professor Podcast