« Quand les prix à l’épicerie minent la confiance des consommateurs, même les marchés les plus puissants finissent par accepter des règles. »
Le code de conduite des épiciers entrera en vigueur le 1er janvier 2026. Dans l’industrie agroalimentaire, les attentes sont élevées. Du côté des consommateurs, elles sont plus mesurées — et à juste titre.
Pour les transformateurs alimentaires, l’adoption de ce code marque un moment charnière. Depuis des années, ils dénoncent un déséquilibre croissant dans leurs relations commerciales avec les grandes bannières d’alimentation, dont le pouvoir de marché s’est consolidé au point de fragiliser le secteur de la transformation et de réduire la capacité des épiciers indépendants à se distinguer. Or, une transformation alimentaire affaiblie signifie moins d’innovation, moins de choix et, ultimement, moins de concurrence pour les consommateurs.
Il faut rappeler une réalité fondamentale du modèle canadien : en agroalimentaire, ce sont les fournisseurs qui paient pour accéder aux tablettes. Cette dynamique confère aux grandes bannières un levier considérable, souvent exercé par l’imposition de frais nouveaux, imprévisibles ou rétroactifs. Jusqu’ici, les transformateurs n’avaient d’autre choix que de s’y soumettre ou d’absorber ces coûts — ce qui se traduisait, tôt ou tard, par des hausses de prix au détail. Dans ce jeu du chat et de la souris en amont de la chaîne d’approvisionnement, ce sont toujours les consommateurs qui finissent par payer.
C’est précisément ce que le code de conduite cherche à corriger. Il introduit un mécanisme de contestation et d’arbitrage lorsque des frais sont imposés de façon unilatérale. Sur papier, il s’agit d’un rééquilibrage nécessaire. En pratique, il pourrait réduire certaines distorsions qui alimentent la volatilité des prix et fragilisent la chaîne d’approvisionnement.
L’émergence du code n’est toutefois pas le fruit du hasard. Elle repose sur le travail concerté de plusieurs acteurs qui ont accepté de reconnaître que les pratiques en place n’étaient plus économiquement viables. Michael Medline, ancien PDG de Sobeys, a joué un rôle déterminant en dénonçant publiquement des pratiques qui nuisaient aux transformateurs — y compris au sein de sa propre organisation. N’étant pas issu du milieu agroalimentaire, il a rapidement perçu l’absurdité économique d’un système où l’intimidation commerciale finit par se retourner contre les consommateurs.
Michael Graydon, président de Food, Health & Consumer Products of Canada, a quant à lui porté le dossier avec constance au nom des transformateurs, en réclamant un cadre plus équitable et prévisible. Au Québec, Sylvie Cloutier, à la tête du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ), a été une voix centrale pour défendre un secteur stratégique pour l’économie provinciale. L’ancien ministre de l’Agriculture du Québec, André Lamontagne, s’est pour sa part imposé comme un véritable ambassadeur politique du code, non seulement au Québec, mais à l’échelle canadienne. Il faut le souligner : le Québec avait beaucoup à perdre si son secteur de la transformation n’était pas mieux protégé.
La question demeure toutefois entière : ce code fonctionnera-t-il réellement ? Son caractère volontaire soulève des doutes légitimes. Entre la première version et la onzième, le texte a perdu une partie de son mordant. Plusieurs observateurs estiment qu’il s’apparente davantage à un code d’éthique qu’à un véritable code de conduite. L’intention est louable, mais discipliner des acteurs aussi puissants demeurera un défi.
Cela dit, l’inaction n’était plus une option. L’inflation alimentaire à l’épicerie atteint 4,7 % au Canada, soit près de deux points de pourcentage au-dessus de l’inflation générale. Pendant ce temps, aux États-Unis — pourtant confrontés à une politique tarifaire agressive —, l’inflation alimentaire se situe autour de 1,9 %. Un tel écart est difficile à expliquer uniquement par des facteurs conjoncturels.
Notre problème d’inflation alimentaire remonte à la crise financière de 2008, moment où l’indice des prix alimentaires a commencé à se détacher durablement de l’inflation globale. La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions géopolitiques et les bouleversements politiques n’ont fait qu’exacerber des faiblesses déjà structurelles.
On peut toujours pointer des facteurs cycliques ou temporaires, comme certaines pratiques commerciales abusives. Mais la réalité est plus profonde. L’inflation alimentaire au Canada est avant tout un problème structurel, lié à une chaîne d’approvisionnement rigide, à une transformation alimentaire sous pression et à un manque de compétitivité systémique. Les solutions devront donc aller bien au-delà d’un simple code.
Il faut aussi être clair : si ce code a vu le jour, ce n’est pas par éclair de lucidité collective. C’est la pression populaire, alimentée par des années d’inflation alimentaire élevée et mal expliquée, qui a forcé l’industrie à agir. Lorsque les consommateurs commencent à douter de l’équité des prix à l’épicerie, c’est la légitimité même du système qui est remise en question.
Le code de conduite n’est donc pas une révolution, mais un aveu. L’aveu que le statu quo n’était plus tenable. Il ne réglera pas, à lui seul, les causes profondes de l’inflation alimentaire au Canada. Mais il envoie un message clair : sans règles du jeu plus équilibrées et sans un secteur de la transformation alimentaire plus fort, la confiance des consommateurs continuera de s’éroder — et avec elle, la stabilité de notre système alimentaire.
Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE
CO-HOST, The Food Professor Podcast

