En ce début de campagne électorale au Québec, on parle déjà d’alimentation. Tant mieux.
Habituellement, l’agriculture et l’alimentation disparaissent rapidement derrière les scandales fabriqués, les déclarations controversées et les stratégies partisanes. Pourtant, peu d’enjeux touchent aussi directement les Québécois que le prix du panier d’épicerie.
Québec solidaire ouvre le bal avec deux propositions : plafonner les marges bénéficiaires des grandes chaînes et créer un réseau de 15 épiceries publiques. La première idée risque de nous mener tout droit vers une catastrophe économique et alimentaire. La seconde, malgré ses nombreuses limites, mérite au moins d’être étudiée sérieusement.
Commençons par le plafonnement des profits.
Québec solidaire propose de limiter à 2 % les marges nettes des grandes bannières. Sur papier, la mesure semble séduisante : réduire les profits des épiciers pour faire baisser les prix. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi.
D’abord, il faudrait déterminer ce que l’on entend par « profit ». Les grandes entreprises alimentaires exploitent des supermarchés, des pharmacies, des programmes de fidélité, des services financiers, des centres de distribution et parfois des actifs immobiliers. Elles vendent aussi des produits de marques privées. Isoler la rentabilité réelle de l’activité alimentaire serait un cauchemar comptable et réglementaire. C’est faisable, mais ce serait difficile.
Les entreprises auraient alors tout intérêt à déplacer leurs dépenses, à modifier leurs ententes avec les fournisseurs ou à transférer certains revenus vers d’autres divisions. L’État se retrouverait à surveiller les livres comptables de milliers de magasins pour déterminer si une marge de 2,1 % est abusive, alors qu’une marge de 1,9 % serait soudainement acceptable.
Mais le problème le plus important est ailleurs. En plafonnant arbitrairement les profits, Québec risquerait de décourager les investissements dans de nouveaux magasins, les centres de distribution, l’automatisation, la cybersécurité et la chaîne du froid. Les magasins les moins rentables, souvent situés en région ou dans des quartiers moins favorisés, seraient les premiers menacés.
Autrement dit, une politique censée protéger les consommateurs pourrait réduire la concurrence et créer de nouveaux déserts alimentaires.
Mais réglementer les pratiques commerciales n’est pas la même chose que fixer politiquement un taux de profit. Un plafond de rentabilité relève davantage du slogan électoral que d’une politique alimentaire sérieuse.
La proposition d’épiceries publiques, elle, mérite une analyse plus nuancée.
Toronto a approuvé un projet pilote prévoyant quatre magasins municipaux sans but lucratif, principalement dans des quartiers à faible revenu ou mal desservis. Le conseil municipal doit toutefois attendre un rapport prévu en 2027 avant de déterminer le modèle définitif. Le NPD fédéral d’Avi Lewis propose pour sa part un réseau de 50 magasins de type entrepôt, soutenu par des fonds publics.
Présenter ces magasins comme une façon de « donner une leçon » aux oligarques de l’alimentation est toutefois trompeur. Cinquante magasins publics ne disposeraient jamais du pouvoir d’achat, des infrastructures logistiques ou du volume de ventes des grandes chaînes, qui exploitent chacune des centaines, voire des milliers de points de vente.
La distribution alimentaire est extrêmement complexe. Il faut négocier avec des milliers de fournisseurs, prévoir la demande, maintenir la chaîne du froid, gérer les rappels, limiter le gaspillage, organiser le transport et renouveler constamment les stocks. Une erreur de quelques points de pourcentage peut transformer rapidement une épicerie en gouffre financier.
Une épicerie publique pourrait afficher des prix artificiellement bas, mais seulement si les contribuables absorbent une bonne partie des coûts. Le consommateur paierait alors moins cher à la caisse, mais davantage par ses impôts. Ce ne serait pas nécessairement une économie, mais plutôt un déplacement de la facture.
Les attentes devront donc être tempérées. Une épicerie publique offrira probablement moins de produits, moins de services, des heures d’ouverture plus restreintes et beaucoup moins de « fla-fla ». Elle ne pourra pas promettre simultanément des salaires généreux, des aliments locaux, des prix nettement inférieurs, de longues heures d’ouverture et l’absence complète de subventions. Les chiffres finiront toujours par rattraper les promesses.
Cela dit, l’idée de Québec solidaire de cibler les déserts alimentaires n’est pas bête.
Dans certains quartiers urbains, certaines petites municipalités et plusieurs communautés nordiques, le marché privé ne réussit tout simplement pas à offrir un accès adéquat à des aliments frais et abordables. Dans ces endroits, une épicerie publique, une coopérative soutenue par l’État ou un partenariat avec un organisme communautaire peut devenir une infrastructure essentielle, au même titre qu’un service de transport collectif.
Dans le Nord, surtout, une distribution plus socialisée pourrait être souhaitable. Des concombres à 13 dollars ou des melons d’eau à 20 dollars ne devraient pas être considérés comme une fatalité. Mais ouvrir un magasin ne suffira pas. Le véritable problème se trouve souvent dans le transport, l’entreposage, les pertes, le manque de volume et la fragilité de la chaîne d’approvisionnement.
L’État pourrait donc être plus utile en finançant des entrepôts régionaux, des équipements frigorifiques, des infrastructures de transport et des plateformes d’achats collectifs. Il pourrait également soutenir les coopératives, les épiciers indépendants et les organismes déjà présents dans les communautés plutôt que de bâtir de toutes pièces une bureaucratie alimentaire.
Voilà la distinction essentielle : une épicerie publique peut constituer une solution ciblée à un problème d’accès. Elle ne constitue pas une stratégie crédible pour faire baisser les prix dans l’ensemble du Québec.
Québec solidaire pose donc une bonne question, mais propose deux réponses très inégales. Plafonner les profits serait une intervention arbitraire, difficile à administrer et potentiellement dommageable pour l’investissement et la concurrence. Des épiceries publiques, déployées avec discipline là où le marché a véritablement échoué, pourraient en revanche avoir une certaine utilité.
L’État ne devrait pas chercher à remplacer les épiciers. Mais là où aucun épicier ne veut aller, il ne devrait pas non plus abandonner les citoyens.
Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE
CO-HOST, The Food Professor Podcast

