« Trump bluffe sur le Bélarus, mais la potasse canadienne connaît un réel problème de concurrence. »
Difficile de donner raison au président Trump ! Ses déclarations sur le commerce mélangent souvent les faits, menacent et promettent n’importe quoi de façon spectaculaire. Son annonce d’une « méga-entente » pour acheter de la potasse au Bélarus à un prix inférieur à celui payé au Canada mérite donc d’être accueillie avec prudence. Aucun accord de cette ampleur n’a été démontré. Cela dit, rejeter sa déclaration en bloc nous ferait passer à côté d’une question importante : les agriculteurs américains pourraient-ils obtenir de la potasse à meilleur prix si davantage de fournisseurs se disputaient leur clientèle ?
La potasse constitue un ingrédient essentiel des engrais. Elle fournit du potassium, un nutriment dont les cultures ont besoin pour croître. Son prix compte pour les agriculteurs, même s’il ne détermine pas à lui seul le coût total des engrais ou celui des aliments. Lorsqu’un producteur agricole paie plus cher ses intrants, il doit absorber cette dépense, modifier ses pratiques ou tenter de la récupérer plus loin dans la chaîne. Il devient donc parfaitement légitime que les acheteurs américains cherchent à comprendre comment s’établit le prix de la potasse.
Ce prix résulte d’un marché mondial. Il varie selon la demande, la production disponible, les contrats, les stocks et les frais de transport. La quantité que les grands producteurs choisissent d’extraire peut influencer l’offre, mais on ne peut affirmer qu’une seule entreprise fixe le prix pour tout le monde. Dans cette nuance se trouve le véritable débat sur la commercialisation de la potasse canadienne.
En Saskatchewan, Nutrien et Mosaic vendent leur potasse sur le marché canadien et le marché américain par leurs propres réseaux. Pour les marchés situés à l’extérieur de ces deux pays, elles passent par Canpotex, une entreprise qu’elles détiennent à parts égales. Canpotex regroupe leur commercialisation et leur logistique à l’exportation. Ce modèle leur donne une présence commune sur plusieurs marchés internationaux et leur permet de coordonner les expéditions. Il convient d’en examiner les effets sur la concurrence, mais Canpotex ne commercialise pas la potasse de ses actionnaires auprès des acheteurs américains. Lui attribuer directement le prix payé aux États-Unis serait inexact.
La potasse représente aussi des revenus publics considérables. Pour l’exercice 2026-2027, la Saskatchewan prévoit encaisser environ 941 millions de dollars de revenus provenant de cette ressource. S’y ajoutent d’autres retombées économiques et fiscales, notamment les emplois, les achats auprès de fournisseurs et les impôts payés par les entreprises. La province a donc tout intérêt à voir prospérer cette industrie. Cela ne permet toutefois pas de conclure qu’elle limite volontairement la production pour préserver des prix élevés. Une telle accusation exigerait des preuves précises.
Le Bélarus peut-il changer la donne ? Pas dans l’immédiat. Son président, Alexandre Loukachenko, a indiqué que les volumes actuellement disponibles étaient déjà engagés par contrat. Ses propos portaient sur la capacité de répondre à de nouveaux acheteurs à court terme. Ils ne signifient pas que le pays manque de réserves ou qu’il ne pourrait jamais augmenter ses ventes aux États-Unis. L’annonce de Trump ne doit donc pas être interprétée comme une solution immédiate pour les agriculteurs américains ni comme une menace impossible à concrétiser un jour.
La géographie favorise néanmoins le Canada. La Saskatchewan se trouve à proximité du marché agricole américain, tandis que le Bélarus est enclavé. Pour atteindre les États-Unis, sa potasse doit parcourir une route d’exportation plus complexe, rendue encore plus difficile par les sanctions et la fermeture de son ancien accès à un port lituanien. Même si un vendeur bélarusse consentait un prix avantageux à la sortie de la mine, le coût rendu chez l’acheteur américain pourrait raconter une autre histoire. Les agriculteurs se préoccupent uniquement du prix qu’ils paient une fois la potasse livrée chez eux.
La concurrence la plus intéressante pourrait ainsi venir de la Saskatchewan elle-même. Dès 1970, on comptait dix mines de potasse en activité. Puis, pendant plusieurs décennies, aucune nouvelle mine n’a vu le jour, bien que les exploitations existantes aient pu accroître leur capacité. En 2017, l’entreprise allemande K+S a ouvert la mine Bethune, la première nouvelle mine de potasse de la province en plus de 40 ans. K+S vend sa production indépendamment de Canpotex. On ne peut pas prétendre que la Saskatchewan compte aujourd’hui que deux producteurs ou que l’arrivée de BHP créera sa toute première concurrence.
Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps entre les ouvertures de mines ? L’abondance d’une ressource dans le sous-sol ne suffit pas à rendre chaque nouveau projet rentable. Construire une mine exige des investissements majeurs, des années de travaux et la conviction qu’il y aura des acheteurs au moment où elle commencera à produire. Les entreprises peuvent aussi choisir d’agrandir leurs installations existantes. La longue pause entre les nouvelles mines reste une question pertinente pour la politique industrielle, mais elle ne prouve pas, à elle seule, une volonté concertée de restreindre l’offre.
L’entrée en production de Jansen marquera la prochaine étape avec la mine de BHP. L’entreprise australienne prévoit obtenir sa première potasse vers le milieu de 2027. Elle n’est pas actionnaire de Canpotex et compte commercialiser sa production séparément. À mesure que la mine prendra de l’ampleur, elle pourrait offrir aux acheteurs une nouvelle source importante d’approvisionnement et exercer une pression concurrentielle sur les producteurs établis. L’effet ne se fera toutefois pas sentir instantanément : il faudra du temps pour atteindre la pleine capacité, et les prix dépendront aussi de la demande mondiale.
C’est ici que l’intervention de Trump devient intéressante, malgré l’exagération de son annonce. Les États-Unis continueront vraisemblablement d’acheter beaucoup de potasse canadienne : notre proximité constitue un avantage difficile à reproduire. Mais les fournisseurs canadiens ne devraient pas confondre cet avantage avec une garantie que leurs clients accepteront toujours les mêmes conditions. Si le Bélarus, BHP ou d’autres producteurs proposent une offre concurrentielle, les acheteurs américains l’examineront.
Dr. Sylvain Charlebois/Professor/Professeur Titulaire
Senior Director/Directeur Principal
AGRI-FOOD ANALYTICS LAB/LABORATOIRE DE SCIENCES ANALYTIQUES EN AGROALIMENTAIRE
CO-HOST, The Food Professor Podcast

