Salubrité alimentaire : au pied du « mur »

La paralysie partielle de l’Administration américaine depuis le 22 décembre a forcé la United States Department of Agriculture (USDA) et la Food and Drug Administration (FDA) à limiter le nombre d’inspections alimentaires préventives pour se concentrer sur les cas plus urgents. Étant donné qu’au cours de l’hiver nous importons énormément de produits des États-Unis, il y a de quoi s’inquiéter car l’impasse budgétaire américaine ne semble pas sur le point de prendre fin.

Puisque l’arrêt gouvernemental s’annonçait depuis fort longtemps, la majorité des inspections et vérifications a été effectuée à l’avance, en tenant pour acquis que le conflit durerait quelques semaines. Mais avec le délai qui s’étire, la situation risque de se compliquer.

D’emblée, il faut réaliser que la salubrité des aliments est une question de vie ou de mort. Les entreprises agroalimentaires le savent très bien puisqu’elles sont toujours à une éclosion près de fermer les portes. Cela fait partie de la nature même du secteur agroalimentaire. Vérifications, bonnes pratiques en usine, en magasin ou sur la ferme, tout doit s’effectuer au quart de tour, et ce, de manière quotidienne. Coordonner ses efforts avec les régulateurs publics revêt une très grande importance. Malgré la bonne volonté des entreprises de nous offrir les meilleurs produits, une saine gestion des risques systémiques nécessite aussi l’appui du régulateur public.

Pour les inspections gouvernementales, il ne faut pas paniquer outre mesure puisqu’il y en a toujours malgré la situation qui prévaut aux États-Unis. Dans le cas de la USDA, responsable des 8 000 établissements qui traitent les produits animaliers, les inspections se poursuivent puisqu’ils comptent tous un inspecteur en interne qui assure la qualité, malgré la paralysie gouvernementale. Dans le cas de la FDA qui surveille 80 000 établissements, il n’y a rien pour s’inquiéter non plus. La FDA a le mandat d’inspecter les établissements sans préavis, en moyenne tous les deux ans environ. L’arrêt des travaux n’aura donc pas une incidence immédiate sur les inspections de l’agence comme telle. Toutefois, le manque de ressources à la USDA et à la FDA affecte les systèmes de salubrité américains d’une façon plus subtile.

Prenons par exemple le cas de la laitue romaine qui nous a interpellés pendant des mois en 2018. En Californie, les entreprises souscrivent à un régime strict d’inspections et de vérifications. Mais pour une raison que l’on ignore, le nombre de vérifications a diminué de 47 % depuis 2010. Dans le rapport produit par l’industrie, on n’arrive pas non plus à expliquer une telle baisse.

Depuis lors, nous savons qu’une ferme californienne, Adam Bros Farming, s’avère possiblement responsable de l’éclosion d’E. coli qui a affecté l’Amérique du Nord. Le manque de rigueur se révèle peut-être comme l’un des facteurs à l’origine de cette débâcle, mais sans la vigilance supplémentaire de la FDA, il demeure difficile d’en tirer des conclusions définitives. Le pacte collaboratif qui existe entre l’industrie et le régulateur public se retrouve nettement compromis, et cela même si le conflit se terminait cette semaine. Il y aura du rattrapage à faire. Il revient au régulateur public de sonder le terrain et de mieux comprendre ce qui se passe afin de rectifier le tir. D’autres incidents pourraient survenir, et sans la surveillance des agences publiques, il deviendra difficile de savoir ce qui se passe et de s’assurer que tout s’effectue dans l’ordre.

Mais surtout, les agents de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) transigent toujours avec leurs homologues américains afin d’échanger de l’information. Si la communication devient difficile avec la USDA ou la FDA, l’ACIA adoptera une approche un peu différente. Généralement, la relation entre les deux pays au niveau de la salubrité et l’innocuité des aliments est bonne. Mais cette impasse risque de compliquer les choses pour l’ACIA. Embargo, interdictions, bref, tout semble possible. Pour les importateurs et les distributeurs, l’extrême prudence s’impose, soyez rassurés.

Pour nos producteurs canadiens, cette histoire peut représenter une occasion inouïe. Avec l’alimentation, il y a toujours un risque à tout. Que vous mangiez un produit local ou importé, la contamination est omniprésente. Mais la paralysie qui secoue les États-Unis nous incite à penser que manger des produits de chez nous représente un moins grand risque, du moins pour un certain temps.

Même si un incident survient durant le conflit avec le Congrès américain ou après, il y a fort à parier que l’Administration Trump ne reconnaîtra jamais sa responsabilité… Insultant. Et tout cela pour un foutu mur. Risquer des vies pour une idéologie politique qui risque de diviser davantage la population, frise le ridicule.